Questions à M. Allain Bougrain-Dubourg

LJT : Le rapport Planète vivante 2014, publié par l’ONG WWF Global et présenté à l’UNESCO le 30 septembre 2014, fait état d’une baisse des effectifs des espèces sauvages, entre 1970 et 2010, de 52 %. Autrement dit, la taille de ces espèces a fondu de moitié en l’espace d’un demi-siècle……A quoi cela est-il dû (notamment en France) ?….et où allons-nous ?

ABD : Le constat pathétique s’explique par la conjugaison de comportements préjudiciables avec, en priorité, l’altercation des milieux naturels. L’artificialisation, c’est à dire la manière dont le béton et l’asphalte rognent les espaces naturels et agricoles, est évaluée à 80 000 hectares par an, soit l’équivalent d’un département français en 7 ans ! A cela il faut ajouter l’assèchement des zones humides, la perte des bocages, etc… L’introduction d’espèces invasives compte aussi. Les tortues cistudes ont été victimes des tortues de Floride, par exemple. Mais on constate également que l’agriculture intensive usant de tonnages surréalistes de pesticides, contribue à favoriser le déclin. Les insectes et les oiseaux en sont les premières victimes. C’est dans cette agriculture asservie que l’on constate la plus grande chute du vivant.

LJT : Vous avez parlé d’un « effet de nature », de la nécessité d’être responsable à l’égard de ce/ de ceux que nous apprivoisons ; il y a, ces derniers temps, une mouvance, un engouement certains pour la nature et notamment la condition animale, pensez-vous que nous soyons prêts ?

ABD : Il y a une évolution incontestable des mentalités. Il faut continuer à faire de la pédagogie, mais l’heure n’est pas seulement à la prise de conscience. Désormais, le temps est à l’action. Nous sommes dans une véritable course contre la montre. Pour réussir le défi, il faut offrir des outils, des méthodes aux citoyens, aux collectivités ou aux entreprises. Les associations comme la LPO s’y emploient notamment en développement des « Refuges LPO » qui visent à favoriser la résilience de la biodiversité dans les jardins.

LJT : A l’occasion des journées du patrimoine (20 et 21 septembre 2014), le ministère de la culture et celui de l’écologie se sont, pour la première fois, alliés donnant ainsi naissance à une nouvelle notion du Patrimoine comprenant un pilier culturel mais aussi un pilier naturel (notions qui, vous l’avez rappelé, entrent depuis longtemps dans la définition du Patrimoine édictée par l’UNESCO) ; cela participe t-il d’une prise de conscience nationale effective ?

ABD : Je me suis beaucoup investi dans ce projet et sans prétention j’inclus ce dossier dans mes petites victoires (qui donnent de l’énergie pour poursuivre!) Le fait que la notion de patrimoine intègre désormais la nature au côté de la culture est beaucoup plus important qu’il n’y paraît car ainsi les citoyens vont peu à peu acquérir une sorte de fierté de leur nature. Cette valorisation s’inscrira ainsi dans notre conscience et notre culture. Patrimoniale, la nature ne peut plus rester méprisable. Une autoroute ne passera jamais sur un château, mais s’accommodera d’une zone humide, les choses pourraient changer !

LJT : Vous faisiez remarquer qu’en France, « l’application de la législation est (très heureusement) profitable au patrimoine culturel, alors qu’elle s’accommode volontiers du patrimoine naturel ». Que pensez-vous de la législation applicable aux animaux ?

ABD : Il faut complètement la revisiter pour la rendre d’abord plus cohérente, ensuite plus efficace. Le droit animalier se retrouve dans de nombreuses disciplines, telles que la recherche, l’élevage, les loisirs, le sport, etc… il mériterait une synthèse. Mais la priorité vise à appliquer les règlementations qui existent. Or, faute de moyens permettant les contrôles, la souffrance animale et la perte des espèces continuent d’exister. Le manque de budget accordé aux douanes en est une illustration flagrante.

LJT : Le code civil va désormais comporter un article 515-14 en vertu duquel les animaux ne sont plus des meubles par nature ou des immeubles par destination mais « des êtres vivants doués de sensibilité ». Pour autant et sous réserve des lois qui les protègent, ils restent soumis au régime juridique des biens corporels. Qu’en pensez-vous ?

ABD : La reconnaissance de l’animal sensible dans le Code Civil, malgré l’opposition du Sénat est une avancée incontestable. Mais c’est un peu l’arbre qui cache la forêt et qui risque de nous exonérer d’une loi réexaminant entièrement nos relations à l’animal. L’animal sauvage, par exemple, n’est pas reconnu comme être sensible. Est-ce normal ? Il y a donc un long travail à engager face à des lobbyings qui ne veulent rien lâcher. Par bonheur, dans ce domaine, l’Europe nous tire vers le haut.

LJT : Que pensez-vous de l’application des dispositions législatives et règlementaires notamment par les autorités administratives et par les tribunaux ?

ABD : Je crois avoir répondu en soulignant que les moyens de contrôle font dramatiquement défaut. Avant d’empiler de nouvelles règlementations, il faudrait mettre en application celles qui existent.

LJT : Vous êtes le Président de la Ligue pour la protection des oiseaux mais également membre de plusieurs instances dont le Conseil national du développement durable, le Conseil économique, social et environnemental. Vous êtes aussi administrateur du Muséum national d’histoire naturelle…. Pouvez-vous nous parler de vos actions au sein de ces instances et de vos combats actuels ?
ABD : Ma présence dans toutes ces instances constitue une lourde charge parfois difficile à assumer, d’autant que les dossiers sont devenus très techniques. Mais elle me permet simultanément de tisser des liens avec des acteurs essentiels, voire d’élaborer des stratégies. Les thèmes sont multiples. L’éolien, l’éducation à l’environnement, les dérives de la chasse, la préservation des zones humides, la gestion des réserves ou la maltraitance animale s’inscrivent dans mon quotidien auquel il faut ajouter l’animation de la LPO comptant 46 000 membres et 40 salariés….

LJT : Enfin, depuis la création du site Droit&Animaux, je rencontre beaucoup d’interlocuteurs positifs et enthousiastes, d’autres qui auraient tendance à catégoriser l’initiative de manière amusée ou caricaturale…..
Monsieur Jean-Pierre Marguénaud cite à ce sujet le philosophe John Stuart Mill : « Tout grand mouvement doit faire l’expérience de trois étapes : le ridicule, la discussion, l’adoption », pour ajouter : « je crois que la cause des animaux est en train de sortir du ridicule. Il ne suffira plus à ses contempteurs de mettre les rieurs de leur côté….. ».

ABD : d’abord, j’ai beaucoup d’admiration pour Jean Pierre Marguenaud qui s’est toujours investi avec courage et détermination. Son crédit juridique nous est très précieux. Ensuite, je le rejoins complètement sur les « rieurs ». Et pour les séduire, il n’est pas interdit d’user d’humour, voire de dérision. En fait, ce sont les indifférents qui m’effraient le plus. Einstein disait « le monde n’est pas tant dangereux à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et qui laissent faire ».