Questions à M. Nicolas Hulot

LJT :   Vous êtes envoyé spécial du président de la République pour la protection de la planète et, dans ce cadre, préparez la 21ème conférence climat (COP21) qui se tiendra à Paris en décembre 2015.
Pouvez-vous nous expliquer, même de façon sommaire, les conséquences du réchauffement climatique ? …. Et plus précisément sur la faune ?

NH :   Il est peut-être nécessaire de rappeler que le climat est le principal facteur des répartitions des espèces : sa modification pousse les espèces animales et végétales à se déplacer pour se nourrir et se reproduire. Certaines envahissent de nouvelles régions alors que d’autres disparaissent. La faune comme la flore se sont toujours adaptées au fil des temps. Le problème aujourd’hui c’est que les divers changements intervenus au cours du XXe siècle dépassent la variabilité naturelle du système climatique. Autrement dit, le changement climatique global actuel est trop rapide et trop brutal pour que toutes les espèces aient le temps de s’adapter. Dans le pire scénario envisagé par le GIEC – Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat – (+4°C d’ici à la fin du siècle), sur un territoire plat, dans la seconde moitié du siècle, les arbres, les plantes herbacées, les rongeurs et les primates ne réussiront pas à migrer. Une autre étude suggère qu’un réchauffement de 1,8 à 2°C entre 1990 et 2050 pourrait conduire à la disparition d’un quart des espèces vivantes par rapport à aujourd’hui.
Avec la destruction des écosystèmes, la surexploitation des ressources naturelles, la pollution de l’eau, de l’air ou des sols, l’introduction volontaire ou accidentelle d’espèces exotiques, le changement climatique global fait partie des 5 grandes causes d ‘érosion de la biodiversité. Selon une étude scientifique, les espèces animales disparaissent environ 100 fois plus rapidement que par le passé. Jamais depuis la dernière extinction de masse il y a 66 millions d’années -celle des dinosaures- la planète n’a perdu ses espèces animales à un rythme aussi effréné. On utilise même le vocable de 6e extinction sans pour autant que cela suscite beaucoup d’émotion….
Le climat n’ayant pas de frontière, il est difficile de se restreindre à la France. Néanmoins et en élargissant un peu la zone géographique, je prendrais deux exemples qui semblent parlants en matière d’interactions.
En Europe, les mésanges viennent à manquer de nourriture ; les chenilles d’un papillon de nuit (phalène brumeuse) dont elles sont friandes, éclosent plus tôt car les printemps sont plus doux. Mais les feuilles de chêne qu’affectionnent ces insectes n’ont pas encore poussé. Les chenilles meurent de faim et les mésanges s’épuisent à chercher de la nourriture.
Et pour les DOM-COM, l’exemple des récifs coralliens qui se trouvent dans les eaux tropicales et subtropicales. Une élévation brutale de quelques degrés de la température de l’eau empêche leur croissance et aboutit en plus à la rupture de l’association algues-cellules animales qui constitue les coraux. C’est le blanchiment et la mort du corail.
A travers ces deux exemples, on voit bien que l’univers du vivant repose sur un équilibre à la fois extraordinaire et extrêmement fragile.

LJT :   Pour susciter un peu plus l’appréhension du phénomène, pouvez-vous nous donner des exemples en France ?

NH :   La France pas plus que les autres pays n’échappera aux impacts du réchauffement climatique comme une plus grande amplitude des phénomènes climatiques extrêmes, les risques d’inondation voire de submersion de zones littorales, les risques sanitaires avec le développement des maladies transmissibles par les moustiques et parasites (paludisme, fièvre jaune, etc.) du fait de leur modification de leur aires de répartition, la réduction de la sécurité d’approvisionnement en eau avec l’augmentation des sécheresses, la réduction de la couverture neigeuse des stations de moyenne montagne, le déplacement des cultivars comme la vigne et les espèces forestières vers le Nord, etc. sans oublier la question centrale des réfugiés climatiques dont l’ONU évalue le nombre à 250 millions en 2050.

LJT :   Cette conférence devrait aboutir à un accord international sur le climat qui permettra de contenir le réchauffement global en deçà de 2°C (sauf erreur ou omission de ma part, le 5ème rapport du GIEC nous met en garde contre un scénario qui pourrait conduire à une augmentation de 4,8 °C de la température de l’atmosphère terrestre). Pouvez-vous nous décrire, même de façon sommaire, les groupes de décisions qui doivent être prises dans ce cadre ?

NH :   A ce jour et en simplifiant à l’extrême car le processus est très complexe du fait qu’il mobilise 195 Etats, le texte actuel de 83 pages en cours de négociation porte tout à la fois sur l’atténuation des émissions de gaz à effet de serre, l’adaptation aux effets du changement climatique et aux financements nécessaires à fournir aux pays en voie de développement.

Les 4 principales questions encore en suspens portent sur :
• La forme de l’accord ou quels sont les éléments relevant d’un nouvel accord juridiquement contraignant et ceux fournissant des règles non contraignantes à suivre ;
• La différentiation autrement dit comment déterminer le niveau d’effort de chacun et comment fixer des objectifs raisonnables ?
• La vérification qui implique des règles communes de mesures des émissions et des processus de vérification entre Etats ;
• Le financement correspondant à 100 milliards de dollars par an d’ici 2020 pour permettre aux Etats les plus pauvres d’effectuer les investissements nécessaires à leur adaptation aux effets du réchauffement climatique. Comment assurer cette dotation tout en l’harmonisant avec les différentes formes d’aide existantes.

LJT :   Eu égard aux difficultés rencontrées lors des précédentes Conférences sur le réchauffement climatique (notamment celle de Copenhague en 2009) et aux résultats obtenus, pensez-vous que les 195 Etats-Membres soient prêts pour un accord mondial effectif ?

NH :   Avons-nous vraiment le choix ? Pour la première fois de l’histoire de l’Humanité, nous sommes confrontés à des enjeux universels et de long terme. Parce que le climat n’a pas de frontière, c’est désormais la famille humaine qui est au pied du mur. Dans cette situation inédite qui, paradoxalement, devrait nous rapprocher, personne n’est immunisé par un statut économique, politique ou juridique. Il n’y aura ou que des perdants ou que des gagnants.
Et ce qui est nouveau et inédit c’est que quoiqu’il arrive les 195 états auront, d’ici la COP21, fait des engagements concrets pour chacun de leur pays. La Fondation Nicolas Hulot fait un d’ailleurs un thermomètre des pays consultable ici : http://www.fondation-nicolas-hulot.org/magazine/cop-21-quels-enjeux

LJT :   Il s’agit d’une action internationale et d’engagements nationaux… Comment pouvons-nous contribuer à titre individuel ?
Il est grand temps que la prise de conscience se traduise en actes individuels et collectifs. C’est un combat qui demande la participation de tous et chacun peut être acteur. Le défi écologique, c’est une magnifique occasion de redonner du sens au progrès C’est aussi une occasion unique de consacrer deux nouvelles formes de solidarité : la solidarité avec l’ensemble des êtres vivants et la solidarité avec les générations futures.
Il faut réagir et vite. Nous avons tous l’opportunité de réduire notre impact écologique en changeant de comportements pour produire et consommer différemment, afin d’assumer pleinement nos responsabilités. Au quotidien, ce que nous mangeons, les moyens de transports que nous utilisons, la façon dont nous nous chauffons,… sont autant d’actions qui nous lient à notre environnement. Aucune action individuelle n’est dérisoire. Chaque geste compte. Essayons d’améliorer nos comportements, échangeons nos bonnes idées et nos bonnes pratiques, mobilisons les réseaux sociaux pour infléchir les politiques publiques. Multipliées à l’échelle d’un pays, elles contribueront à aller vers un impact positif comme nous y invite la dernière campagne lancée par ma Fondation « My Positif Impact ». Avec enthousiasme et créativité, reprenons à notre compte cette invitation de Théodore Monod : « L’utopie ne signifie pas l’irréalisable, mais l’irréalisé. L’utopie d’hier peut devenir la réalité. »

LJT :   Vous avez ouvert le colloque « le tour du monde des éco-mafias » le 11 février 2015. Lors de ce colloque, un rapport destiné à mieux sanctionner les éco-crimes sera a été remis par Monsieur Laurent Neyret, professeur à l’université de Versailles, à Madame la garde des Sceaux, ministre de la Justice, Christiane Taubira.
Pouvez-vous nous en dire plus sur la criminalité environnementale ?

NH :   La criminalité environnementale, en particulier le trafic d’espèces sauvages et de bois est particulièrement lucrative. A lui seul, le trafic d’ivoire génère des gains évalués entre 8 et 15 milliards d’euros par an qui alimentent des groupes armés terroristes en Afrique notamment. En 5 ans, le trafic d’ivoire a doublé. Si cela continue, il n’y aura plus d’éléphants d’Afrique dans 15 ans. On dit que le trafic d’animaux sauvages est le 3ème au monde après celui de la drogue et des armes. Le problème est particulièrement grave dans les pays en développement car il met à mal les efforts des pays dont ces espèces protégées sont originaires, pour préserver leur écosystème. Le trafic d’animaux les dépossède donc de leur patrimoine naturel et culturel, génère de la corruption, des conflits violents et contribue à l’achat d’armes et donc au développement du terrorisme. Avec de tels enjeux, il est particulièrement important d’être très réactif à ce sujet comme le fait notamment Interpol.

LJT :   Que pensez-vous de la législation française actuelle relative aux animaux ? et de son application ?
Sans aller très loin, on peut prendre l’exemple en France de nos oiseaux familiers comme le rouge-gorge, la fauvette, le bruant ortolan ou le chardonneret. Dans plusieurs régions françaises le braconnage de petits oiseaux, pourtant protégés, se poursuit. Sous prétexte de “traditions”, l’État ne fait pas toujours respecter la loi, et se réfugie derrière une certaine “tolérance” pour couvrir les délinquants. Glu, matoles, tendelles… sont autant de dispositifs illégaux utilisés par les braconniers. Loin d’être marginales ces pratiques, occasionnent des prélèvements massifs : plus de 400.000 oiseaux en sont victimes en France chaque année selon la LPO. Parfois même, ce braconnage de notoriété publique alimente un trafic juteux. Or toutes ces pratiques illégales sont très dommageables à notre biodiversité.

NH :   Que pensez-vous de la modification du Code civil visant à reconnaître aux animaux le caractère d’êtres vivants doués de sensibilité ?
A moultes reprises, à l’occasion des tournages d’Ushuaïa, j’ai eu le privilège, je dirais même plus, la joie de cotoyer des animaux doués de sensibilité. Quand je fais eau commune avec des baleines, je n’ai pas une étrangère en face de moi. Nous sommes issus d’une même histoire, d’une même matrice. Et d’ailleurs la science nous l’a confirmé : il y a beaucoup de nous dans la baleine et il y a beaucoup de la baleine en nous.
Quand on a eu comme moi la chance d’aller à la rencontre des grands singes et que l’on voit qu’ils sont capables de transmettre un savoir et un langage complexe, de ressentir des émotions, de manifester de l’altruisme…, reconnaître aux animaux le caractère d’êtres vivants doués de sensibilité me semble une évidence sans faire pour autant de l’anthropomorphisme. N’oublions pas que la science a prouvé que nous partageons entre 95 et 98% d’ADN commun avec eux. Et pourtant nos cousins les grands singes n’ont jamais été autant menacés d’extinction !

LJT :   Enfin et c’est une observation que j’avais également soumise à Monsieur Allain Bougrain-Dubourg ; depuis la création du site Droit&Animaux, je rencontre beaucoup d’interlocuteurs positifs et enthousiastes, d’autres qui auraient tendance à catégoriser l’initiative de manière amusée ou caricaturale…..
Monsieur Jean-Pierre Marguénaud cite à ce sujet le philosophe John Stuart Mill : « Tout grand mouvement doit faire l’expérience de trois étapes : le ridicule, la discussion, l’adoption », pour ajouter : « je crois que la cause des animaux est en train de sortir du ridicule. Il ne suffira plus à ses contempteurs de mettre les rieurs de leur côté… »….. cela vaut également je pense, d’une façon plus générale, pour l’environnement….
Auriez-vous envie de dire quelque chose aux contempteurs et rieurs ?

NH :   Pour ma part, je me sens lié avec le vivant. La fragmentation, les divisions sont les produits de la pensée. Notre civilisation s’emploie à nous désolidariser et à couper tous les liens avec l’univers du vivant et à les détruire. Il y a une perte de sens, culturelle et spirituelle, il y a une perte de repères.
Dès lors que l’on admet que nous sommes la partie consciente de la nature, cela amène beaucoup d’interrogations et surtout, nous donne des responsabilités. C’est bien la solidarité avec le vivant qui consacre l’unicité de l’Homme et nous devons être capable d’agir pour une échelle de temps qui dépasse notre propre espérance de vie et en même temps, de prendre en charge le reste du vivant. Gandhi avait très bien résumé cela ainsi en disant : “On reconnaît le degré de civilisation d’un peuple à la manière dont il traite ses animaux.”

LJT :   Question supplémentaire :  » Lors d’une conférence à l’Ecole centrale Paris, vous avez fait mention, entre autres points très intéressants, de deux notions qui sont pour moi, à la fois économiques et philosophiques, celle de la « rareté » et celle de l’exception que constitue la vie (la vie n’est pas la règle mais l’exception). Pouvez-vous nous les rappeler ?

NH :   Pour bien se projeter dans ce qu’Edgar Morin appelle “la métamorphose”, il y a deux paramètres ou préjugés dont on doit avoir bien conscience.
Le premier c’est qu’à l’intérieur de notre système cosmique, la vie, loin d’être la norme, est bel et bien une exception. Il n’est pas certain que cette pulsion de vie qui s’acharne depuis plusieurs milliards d’années soit acquise quoiqu’il arrive. Jusqu’à présent, le seul endroit où la vie a pu cheminer est notre planète qui flotte entre l’infiniment petit et l’infiniment grand. Un mathématicien m’a expliqué que la combinaison de probabilités pour que la vie ait pu cheminer sur cette planète est aussi improbable que de rassembler dans une boîte des lettres d’imprimerie, de les jeter au sol et que s‘écrive alors à terre l’article 1 de la Déclaration des droits de l’homme. La vie n’est pas la norme mais bien l’exception et nous avons le privilège d’être la partie consciente de cette exception.
Le deuxième préjugé qu’il nous faut revisiter, c’est que l’abondance n’est pas la norme. Dorénavant, la norme c’est la rareté. En 50 ans, le “jour de dépassement » des réserves naturelles a avancé de 4 mois pour passer du 23 décembre en 1970 au 13 août en 2015. Tout ce que la Terre peut produire en un an est désormais consommé en moins de huit mois. A partir du 13 août, nous vivons à crédit. Alors qu’au cours du XXe siècle l’abondance était à nos portes, avons-nous été en mesure d’entretenir des relations pacifiées entre Etats ? Qu’en sera-t-il dès lors que nous entrons dans le monde de la rareté ? Rareté des ressources naturelles, des ressources énergétiques, des minerais, des terres rares… Que se passera-t-il si nous laissons la rareté se transformer en pénurie ? Aucune démocratie, aucune économie ne pourra résister à la combinaison de la crise climatique, de la raréfaction des ressources et de l’accroissement des inégalités. Il va falloir faire mieux avec moins, ce qui suppose la redéfinition du progrès et de la condition humaine que le seul recours a la technologie ne pourra satisfaire.

Nicolas Hulot
Envoyé spécial du Président de la République pour la protection de la planète
Président de la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme
www.fnh.org
Propos recueillis par Laurence JOSEPH-THEOBALD, Avocat